https://open.spotify.com/intl-fr/track/1I6LFohPBMnEu9CXamGCwY?si=bcb1ebb112134184
La mélancolie de Cigarettes after Sex étalée dans la chambre, Anouck Aimée et Jean-Louis Trintignant m’ignorant de toute leur candeur pour seuls observateurs, j’achève la lecture du dernier livre que j’ai englouti : Là où les étoiles tombent, de Cédric Sapin-Defour. Les émotions à vif, la tête dans les souvenirs, le coeur troublé. Cette lecture fait partie de celles qui m’ont marqué. Je le sais, je le sens. Dans tout mon corps, de toute mon âme. Oui, c’est ça. Ce livre a remué mon âme. Une injonction à voir la beauté dans chaque épreuve. Ou peut-être à transformer l’épreuve en quelque chose de beau. Et j’aime la beauté.
Je me suis replongée dans certaines étapes de ma vie. Enfin, les accidents. Cette unique possibilité de devoir les vivre, minute par minute. Dans le bon comme dans le mauvais. Ces accidents sont probablement l’essence du vivant. Ils nous appellent à découvrir chaque émotion, au moment où elle surgit. La peur. La colère. La tristesse. L’espoir. La joie. Et les autres. Quand il évoque les premiers pas de sa femme après l’accident, je me suis rappelée de Maman et de la fierté dégoulinante et du bonheur intense de la voir rivée à son déambulateur, après des mois clouée dans le lit trônant au milieu du salon. Je me suis rappelée aussi de cet intense sentiment d’injustice face aux assurances, aux médecins et tout ce milieu odieux. Ce dégout immense face à la monétisation des malheurs des gens. Quand on n’y est pas plongé, c’est difficile d’imaginer un tel manque d’humanité. Et se dire, malgré tout, qu’on a de la chance d’être français, et de ne pas avoir à avancer le moindre sou.
Ce qui m’a fait du bien aussi, c’est de voir un homme écrire l’Amour. L’Agapè de Platon. L’inconditionnel. Je me demande souvent comment un homme aime. Visiblement, à sa façon. Mais pas plus, ni moins qu’une femme. Dans le bouquin, ça se complète. C’est rare, de trouver un amour équilibré. Combien de couples se conjuguent à l’inconditionnel ? Pas tant. C’est plus flagrant à notre époque : face à la liberté, face à l’individualité, peu se choisissent, encore et encore. A raison ou à tort, tout dépend. La seule certitude, c’est que pour Mr et Mme Sapin-Defour, il est question de s’accompagner, encore et encore. D’être ensemble. Même si parfois c’est compliqué, et qu’on aurait envie d’abandonner. Parce qu’il a eu envie d’abandonner. Et qu’il a eu l’audace de l’assumer. Et que malgré tout, il a fait le choix conscient de rester. D’être là. D’abord une heure, puis deux, puis l’après-midi, puis toute la journée. De renoncer à certains désirs, pour se replacer dans l’ordre de ses priorités. Priorité ultime étant Mathilde. Mais ça, ça ne tient pas au fait qu’il soit un homme. Non, ça m’a fait du bien de voir qu’un homme, image de force, pouvait assumer ses sentiments sans en paraître faible pour autant.
Ça m’a ramené, forcément, aux accidents de parapente. Il était une fois, un homme est tombé du ciel. Et m’a appelé à l’aide. Je me suis retrouvée moi aussi, à redescendre une vallée presto au volant d’une voiture française (mon dieu), concentrer sur ses mots pour vérifier qu’ils faisaient sens, à faire des mauvaises blagues pour me détendre et ne pas lui faire peser mon angoisse. Parce qu’il ne s’agissait pas de moi, parce que j’en n’avais pas le droit. Mais je savais depuis bien longtemps déjà que le parapente ne pardonnait pas ses amants. Alors j’ai attendu, seule, dans cette salle d’attente froide et impersonnelle, où chacun déverse volontiers ses malheurs. Dehors, il faisait beau. C’était même une très belle journée. Étonnamment, dans ces moments-là, j’arrive assez facilement à faire le vide, et à ne pas me projeter dans le positif comme dans le négatif. Simplement, j’attends. Stressée, mais patiente. Fort miraculeusement, mon Baumgartner du jour s’en est sorti à peine égratigné, à l’inverse de Mathilde.
La lecture de son histoire, à elle, m’a rappelé tout le sens que j’ai cherché derrière la chute, derrière ses conséquences, visibles ou non. Comme l’auteur, j’y ai vu du bon, et du moins bon. Parcouru les analogies, les métaphores autour du concept. Sans réponse claire. Et puis ce matin, je me suis réveillée, et j’ai vu la neige tomber. Légère et immaculée. C’était beau. Les chutes, parfois, c’est beau. J’ai pris mon téléphone, scrollé en attendant que l’eau du thé chauffe. Le visage de Romain Gary est apparu, avec une citation, où il parlait de l’importance de tomber amoureux, et à quel point cette sensation lui était vitale. L’eau a fini de chauffer, je me suis préparé mon thé. Et puis je me suis préparée, j’ai déneigé la voiture, et j’ai lancé la playlist. Les accords de « Line of Fire » de José Gonzalez se sont emparés de l’espace. Et je n’avais jamais fait attention à cette phrase :
« What you choose to believe in,
Dictates your rise or your fall »
En quoi croit ceux qui chutent ? Version parapente ou version Gary ? Une infinie de possibilités.
Et puis, tout simplement, il y a l’écriture. Le livre est bien écrit. Le conteur vaut le récit : c’est beau. Sa poésie m’émeut. Moi qui passe mes journées à lire et écrire des contrats, soi-disant en beau français, je réalise que mes journées manquent cruellement de poésie, dont je m’enivre en soirée. Enivrer, pour le chaos des émotions naissant au fond de mes tripes. Rien qu’en lisant. Il y a aussi ce qu’il dit. Sur l’écriture. Sur ce que les livres créent. Sur ce que l’on crée par l’écriture. La vie a une drôle de façon de nous donner exactement ce que l’on nous demandons. Qu’on le veuille ou non. Autant faire attention à nos formulations. Et à ce qu’on croit.